Imprévisibles, les Présidentielles

Par Danielle Vibien, acheteuse à La Cordée

Je cultive ma passion depuis 30 ans : je randonne en montagne. Je retrouve ce terrain de jeu aussi souvent que possible. Je dois posséder au moins cent cartes topo des sentiers américains qui se trouvent dans le Maine, le Vermont, le New Hampshire et l’état de New York. J’ai acheté toutes ces cartes en me disant qu’un jour, j’irais marcher sur ces sentiers. Bref, je collectionne les possibilités de rando.

Chaque carte représente pour moi la possibilité de choisir une destination, de changer de décor, de retrouver ma vraie nature en forêt, de respirer l’air pur, de voir de beaux paysages, et surtout, de changer mon point de vue sur mon parcours de vie. Randonner pour moi, c’est aussi méditer.

Faire de la randonnée, c’est un passe-temps qui demande plus d’un effort : tout planifier, préparer son sac à dos, voir à ne rien oublier, se lever très tôt (vers 5 h 00 du matin) pour ensuite fournir un bon effort physique d’au moins cinq à six heures.

Si la rando d’un jour me passionne, les traversées de plusieurs jours me font vibrer davantage. D’ailleurs, assez récemment, j’ai décidé d’ouvrir ma carte Hut to hut on the Appalachian Trail in the White Mountains of New Hampshire et j’ai commencé à rêver à une traversée de 95 km, faite en huit jours d’autonomie*. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon du plein air, faire du backpacking.

at-mapIl faut que je vous le dise, je n’en suis pas à ma première traversée longue durée. J’ai fait les Chic-Chocs, le Tour du Mont-Blanc en France, le GR20 en Corse, etc. Je pars donc avec un peu d’expérience dans mon sac à dos, disons.

Une fois ma carte ouverte, j’ai commencé ma planif. sur papier en répondant aux questions qui me sont bien connues maintenant :

  • Où vais-je camper chaque soir?
  • Combien de kilomètres vais-je marcher par jour?
  • Que vais-je manger?
  • Comment vais-je me rendre au point de départ?
  • Comment vais-je quitter mon point d’arrivée une fois à destination?
  • Combien vais-je débourser au total?
  • Quel poids vais-je transporter sur mon dos?
  • Quel est mon plan d’évacuation si je me blesse?
  • Est-ce que ce projet est à ma portée physique?
  • Comment vais-je m’y préparer?

Ma préparation

J’ai commencé à voyager bien avant de mettre un pied devant l’autre sur le terrain. Je vous dirais au moins dix semaines avant mon vrai départ.

Je dois dire que je suis en bonne forme physique. Je fais du kickboxing, du tonus musculaire, du spinning, du crossfit, du superworkout; l’un et l’autre font partie de mon quotidien. Mais, il fallait quand même que je me prépare à porter… pas moins de 48 lb pendant huit jours!

Pour y arriver, j’ai choisi d’intégrer, à mes séances d’entraînement régulières, un exercice qui s’apparente à ce que je m’apprêtais à vivre sur les sentiers. J’ai donc dépoussiéré mon sac à dos de 75 l pour le charger de sacs de sable. J’ai mis les 45 lb sur mon dos et je suis allée monter un escalier mécanique au gym pendant quarante minutes, à raison de quatre fois par semaine.

Je vous le dis, l’entraînement, c’est payant ! Préparer son corps, c’est aussi préparer son mental. Je suis convaincue que ma préparation a réduit mes courbatures, mes douleurs musculaires et mes risques de blessures lors de ma traversée. Puis, si le corps et le mental sont au rendez-vous, il ne reste plus qu’à composer avec la météo, qui elle restera toujours imprévisible…

Notre traversée

Pendant notre rando (parce que je suis partie avec un ami), on a eu la chance d’avoir sept jours de beau temps sur huit. Donc, pas trop de mauvaises surprises côté météo. Sauf au jour 6. Tôt le matin de notre sixième journée, la nouvelle courrait sur l’Appalachian Trail (AT) : on annonçait un orage. (J’ai oublié de vous dire que le randonneur d’aujourd’hui a son téléphone intelligent sur lui. C’est à se demander comment il réussit à décrocher s’il passe son temps sur son réseau…mais bon.) Donc, un orage s’en venait. Et pourtant, le ciel était bleu pâle. Pas de pluie à l’horizon. J’ai donc suggéré de faire un petit détour du côté de la crête pour aller admirer le paysage. Selon les « prédictions intelligentes », on avait le temps. Ça nous rallongeait à peine d’un kilomètre!

En chemin vers la crête, j’ai compris la vitesse à laquelle les nuages pouvaient s’amener en montagne. Puis, le vent s’est mis à souffler subitement à 80 km/h. Ensuite, la pluie s’est soudainement mise à tomber de travers, déportée par le vent puissant. Nous nous sommes retrouvés, mon partenaire de rando et moi, dans un whiteout complet, en quelques minutes seulement. Nous n’avions absolument rien vu venir!

Dans quelle direction marcher quand on ne voit plus rien six pouces devant soi? C’est comme devenir subitement aveugle. C’était très angoissant, je vous le dis. La tension a monté, et évidemment le ton aussi. Et les reproches ont déferlé…

  • Je t’avais dit qu’on n’aurait pas dû choisir de faire la variante. C’est malin, on n’y voit plus rien maintenant. Je ne sais pas où me diriger. Il me semble qu’on revient sur nos pas !
  • Ben, si tu t’étais exprimé au début, on ne l’aurait pas fait la variante! Et puis, t’as qu’à t’habiller avec tes vêtements de pluie.

Ouin, quelle idée! S’habiller avec ses vêtements de pluie? Pas évident quand le vent nous déporte… La chicane a pogné, on s’est engueulés pour se libérer momentanément de nos inquiétudes. On n’avait aucune idée à quelle distance du refuge nous nous trouvions : jusqu’à ce qu’une bourrasque face lever le brouillard. Nous nous trouvions à 150 m de la porte. Quel soulagement!

Dès que nous nous sommes mis à l’abri, on a oublié notre mésentente. Or, je me rappelerai toujours qu’il vaut mieux s’entendre sur des décisions communes au niveau de la mer parce que dans une tempête sur la montagne, ce n’est plus le temps de discuter. Les inquiétudes grimpent tellement rapidement de part et d’autre que c’est vraiment difficile d’être conciliants.

J’aurais envie de dire à ceux qui s’aventurent dans ce genre de périple : en montagne, restez vigilants. Vous ne gagnerez jamais contre dame nature. Elle aura toujours le dernier mot. Et puis, les téléphones intelligents en montagne, ça a du bon. Parfois.

Par Danielle Vibien

Notre tracé :

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*Sauf une nuit en refuge au Lakes of the Clouds Hut. Un séjour obligatoire, car il n’y a pas de camping sur l’épaule du mont Washington.

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