La sagesse de l’expérience

Il y a peu de temps, La Cordée vous a présenté l’ultra-marathonien Réjean Moreau qui se préparait pour la course d’aventure la plus exigeante qui soit; le Yukon Arctic Ultra et son parcours de 700 km. Comme promis, voici un retour sur son expérience dans le Grand Nord.

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« Madame nature, n’a pas été une bonne amante cette fois-ci. Elle me l’a rendu difficile », révèle l’homme dès son retour du Yukon. Il n’est pas le seul participant à penser ainsi. Au cours des trois premières nuits, les coureurs ont dû affronter des températures qui ont oscillé entre -25 °C jusqu’aussi bas que -50 °C. Au Québec, la plupart des gens renoncent à mettre le nez dehors quand le thermomètre affiche un mercure de -20 °C. Là-bas, les athlètes sont non seulement obligés d’affronter les températures glaciales en autonomie, mais ils sont aussi appelés à être performants pour continuer à avancer, et ce, malgré des risques importants : un des coureurs parmi les meneurs de l’épreuve a dû se rendre d’urgence en hélicoptère à l’hôpital, où les médecins ont dû s’affairer pour sauver ses doigts couverts d’engelures. Sur les 31 participants au 700 km, 14 seulement ont franchi la ligne d’arrivée, dont sept à pied, les autres inscrits parcouraient cette distance en ski de fond ou en vélo, les deux autres catégories de cette épreuve. Malheureusement, Réjean Moreau ne fait pas partie de ceux qui ont traversé cette ligne.

« Ce serait mentir que de ne pas avouer ma très grande déception suite aux résultats de la course. J’ai créé tellement d’attentes, j’avais vraiment confiance en mes possibilités », affirme le seul Québécois en lice au Yukon Arctic Ultra. Toutefois, en observant les circonstances dans lesquelles il a dû abandonner, son échec se révèle sous un tout nouvel angle et se transforme en véritable exploit où la sagesse de l’expérience a joué un rôle important.

En plus d’être soumis aux caprices de dame nature lors des premiers jours de course, Réjean Moreau a fait une malencontreuse chute sur la glace. « Je n’ai pas été prudent, j’ai simplement mis le pied sur une glace vive qui était en pente et dans le mouvement de traction naturelle de la marche, ce n’est pas le pied, mais le traîneau qui a accroché ce qui à entraîné une chute. Je me suis retrouvé sur la hanche et la main. » Une vilaine contusion s’est créée sur sa hanche, exactement là où repose le harnais auquel est attaché le lourd traîneau. Souriant, l’athlète raconte : « Sur une contusion, qu’est-ce qu’on met? On met du froid, alors du froid y’en avait tout autour. » Rappelons qu’il marchait sous un climat polaire où il n’a jamais fait plus chaud que – 25 °C. « Tout est aspiré par un tel froid en continu, comme un grand papier buvard qui éponge notre énergie, notre moral et qui assèche nos ambitions. »

Il a donc poursuivi la course, blessé et dans le froid. « Il y avait un élément de fierté bien entendu, qui fait qu’à un moment donné on se redresse sur nos deux jambes et on continue, mais après la fin du premier 160 km c’était trop difficile à supporter. » Au premier point de contrôle, il s’est réchauffé et reposé. Quand il est reparti, il a constaté toutefois que la douleur était omniprésente, ce qui a ralenti sa cadence. Après 4 km de pur entêtement, il a pris une décision pénible, mais empreinte de sagesse : il a rebroussé chemin et abandonné la course.

« Je ne pouvais compléter le prochain 160 km dans les temps. J’aurais été disqualifié et j’aurais sûrement aggravé la blessure, car je voyais que ça ne s’améliorait pas, ça ne se résorbait pas. » Le Québécois qui en était à son quatrième défi en Arctique a complété 160 km du trajet, soit la même distance qu’il avait parcourue lors de sa première participation au Yukon Arctic Ultra. « Lorsque j’ai complété le 160 km la première fois, c’était pour moi un exploit incroyable. J’avais passé au travers d’une épreuve qui était d’envergure, c’était une réussite dans le sens large du terme. » Cette année il a complété la même distance que lors de cette première course, mais les attentes étaient beaucoup plus élevées, il visait le 700 km.

« L’élément qui nous revient le plus en tête, ce sont les attentes qu’on a créées envers les autres. C’est plus ça qui nous pousse, qui nous motive à continuer et je dirais même que c’est le danger. » Avoir été moins raisonnable ou tout simplement pas à l’écoute de son corps, peut-être que l’ultra-marathonien aurait marché encore plus loin que les 4 km après son temps d’arrêt, mais pourquoi et surtout à quel prix? Il se confie en toute humilité : « J’ai pris la bonne décision, c’était une décision que j’assumais et que j’assume toujours et avec laquelle je vis très bien. Je pense qu’à ce moment-là c’était plus important de préserver ma santé et de penser aux courses futures que de tout dilapider d’un seul coup. »

IMG_0971Âgé de 61 ans, cet homme, véritable force de la nature, a su s’écouter et prendre la décision la plus logique, bien que déchirante. C’est grâce à cette sagesse qu’il est revenu de la course avec tous ses morceaux bien attachés et opérationnels. « En temps normal, je sais que j’aurais été capable de surmonter cette douleur, mais ça n’aurait pas été raisonnable. » Malgré sa mésaventure, Réjean Moreau en ressort grandit et réussit à voir les bons côtés. « Point positif : vivre deux jours dehors par un froid record pour cette course et avec, comme chambre de repos, un simple bivouac, tout ça a demandé une très grande discipline, un très grand contrôle et une rigueur technique de tout instant. »  Chapeau!

La question qui brûle les lèvres de tous ceux qui connaissent son histoire : va-t-il tenter de refaire la course de 700 km? « C’est évident que l’année prochaine, il n’en est pas question, puisque le 700 km est aux deux ans. Ça me laisse 24 mois pour y penser. » L’ultra-marathonien ouvre également la porte à d’autres types de course : « Les courses de longue distance ont toujours fait parti de mon emploi du temps, de ma vie, de mes activités, il va y en avoir d’autres. Est-ce que ça va encore être le Yukon, je ne le sais pas. Je ne veux pas m’acharner là-dessus et le faire de façon revancharde. Je veux goûter à d’autres choses aussi. »

Une course dans le désert pourrait-elle le tenter? Qui sait où la passion des longues distances mènera l’athlète. Pour l’instant, Réjean Moreau est au Québec, enrichi d’une nouvelle expérience et d’un amour encore plus profond pour le Yukon. Un coureur à suivre… Si vous le pouvez!

 

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