L’apprentissage à la dure

C’est l’automne, nous arrivons dans les Gunks, un site mythique d’escalade situé à l’est de l’Amérique du Nord, tout près de New York.  Pour ma partenaire et moi, c’est une première visite dans ce haut lieu de grimpe. L’après-midi tire  à sa fin, sans trop avoir pris le temps d’observer les environs, nous attaquons une voie classique de la place : Baby, marquée par une large fissure à mi-hauteur de la première longueur.

Photo-MountainProject-com
Photo : MountainProject.com

Grimpant en tête, je constate que soit je dois passer cette section sans protection aucune, ou alors retourner à la voiture récupérer mes gros coinceurs. J’avais volontairement laissé derrière cet équipement afin de ne pas m’alourdir inutilement. Jouant de prudence, je recule et investis 30 minutes de notre temps pour faire l’aller-retour de la voie à la voiture, afin d’y repêcher l’artillerie lourde : mon plus gros Camalot, un Hexentric géant et deux énormes Tricam, des pièces si peu utilisées qu’elles montrent encore l’étiquette de prix du magasin.   Des coinceurs qui servent peu par chez nous et qui produisent un son de cloche à vache en s’entrechoquant, ajoutant au désagrément de leur poids.

De retour à la voie, je passe sans encombre la partie large, maintenant bien protégée, et j’arrive à la vire qui marque le milieu de la voie. Ma partenaire me suit, mais sa technique de fissure démontre rapidement ses limites; sa progression est lente, si bien qu’elle me rejoint la pénombre venue.

FillePlutôt que de sagement redescendre, j’attaque la deuxième longueur dans une lumière qui flanche. Cette deuxième section est une arête en surplomb qui mène au sommet et qui semble relativement courte. Rapidement, la noirceur tombe et ma progression se fait à tâtons. Suspendu dans le vide, sans lune pour me guider, j’hésite à chaque pas, sachant que si je dévie de la voie classique je risque de faire rapidement monter le niveau de difficulté de l’ascension. Déjà intimidé par la situation, vers le sommet de la paroi, à une centaine de mètres au-dessus du sol, un mouvement de ma main déclenche un vacarme d’enfer qui me fait quasi perdre pied. En grimpant, j’ai fait lever une volée de pigeons venus tranquillement se réfugier dans la paroi, pour y passer une nuit paisible. Le cri de mort que j’ai laissé échapper et les explications qui ont suivi ont quelque peu sapé le restant de moral de ma partenaire.

MainJ’effectue pour ma part les derniers pas de la voie, le cœur qui bat dans le tapis. Je m’agrippe nerveusement aux prises suivantes, de crainte que d’autres oiseaux me prennent par surprise. Bizarrement, malgré la sécheresse des derniers jours, les endroits où je pose mes mains sont tous humides; je finis par comprendre que je suis en train de m’enduire copieusement les mains de déjections de pigeon. Après ce qui me semble être une éternité, j’atteins finalement le sommet et me prépare à assurer ma partenaire pour qu’elle me rejoigne.

Ma copine attaque à son tour cette longueur avec beaucoup d’appréhensions. Elle fait, elle aussi, lever les pigeons qui avaient profité de l’accalmie suivant mon passage pour retrouver leur abri nocturne. Elle arrive, comme moi, au sommet le cœur battant et les mains maculées de fiente… Juste à temps pour voir l’orage éclater.

Dans la noirceur totale, avec une pluie opaque de fin du monde, nous cherchons un sentier de descente dans un endroit qui nous est totalement inconnu.  Ce qui ressemble à un chemin est devenu un torrent et nous devons bifurquer fréquemment, nos pieds inconfortablement pris dans nos chaussons qui glissent dans la boue. Après un certain temps à explorer à tâtons plusieurs avenues impraticables, nous nous convainquons que notre meilleure option est de tirer un rappel pour rejoindre le pied de la paroi. Je me lance donc prudemment dans la descente, incapable de voir plus bas et ne sachant pas trop où ceci me mènera, pour finir par atterrir sur le toit d’un « Johnny on the spot », placé là à l’intention des grimpeurs. Décidément, les rejets corporels prennent beaucoup trop de place à mon goût dans cette aventure…

La bonne nouvelle c’est que nous sommes maintenant au pied des parois, la mauvaise c’est qu’il nous reste tout même à retrouver le sentier qui mène à la route où est garée notre voiture. Celle-ci n’est pas très loin, mais avec une pluie de plus en plus dense, ce qui devrait être une promenade s’avère beaucoup plus compliqué.

Nous constatons que, lorsqu’une voiture passe, ses phares nous aident à trouver notre chemin… pour ensuite nous rendre encore plus aveugles qu’avant ce passage. Les voitures sont peu nombreuses, mais assez fréquentes pour que nous choisissions d’attendre, entre des moments d’aveuglement total et d’autres de lumière intense, le passage de chacune pour progresser un peu. Ce qui aurait dû prendre quelques minutes seulement s’est finalement éternisé en une descente par à-coups d’un quart d’heure.

Photo : Wikipedia CC
Photo : Wikipedia CC

Trempés, grelottants et sales, nous finissons par retrouver la route, notre voiture et des vêtements secs.

La morale, je l’ai appliquée par la suite, est d’une évidence bête : atteindre le sommet de la voie est seulement une partie de l’aventure. Je traîne toujours un peu plus de matériel que nécessaire dans de longues voies que je ne connais pas. Je m’assure de savoir où me diriger pour redescendre. Je traîne une lampe frontale miniature avec moi. Tout ceci est la prudence la plus élémentaire me direz-vous? C’est pourtant bien facile d’oublier ces détails de base quand on se précipite dans une voie classique qu’on juge bien en deçà de notre niveau. C’est là que la merde arrive…

L’apprentissage à la dure
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