La Chute du Diable et la mienne

Ma saison de compétitions de course sur sentier 2015 est terminée. Cette année aura été riche en plaisir et en apprentissages. Mes objectifs de début de saison étaient de compléter cinq ultramarathons, incluant mon premier 80 km et deux ultras en deux semaines. Mais j’ai eu un peu trop d’ambition et je crois qu’il me manque une ou deux années d’entraînement pour y parvenir. Une certaine sagesse m’a ramenée sur terre pendant l’été. Ma dernière course sur ma liste aura été celle du 50 km de la Chute du Diable en Mauricie…

LPG-8-Graphique de la course

J’en étais à ma deuxième expérience au 50 km de la Chute du Diable. Arrivé sixième en six heures six minutes en 2014, j’avais cette fois l’objectif de soustraire une vingtaine de minutes à mon temps de l’année précédente ainsi que d’améliorer mon classement. Fort de mes réalisations durant la saison et d’une fin de semaine d’affûtage* dans les montagnes Blanches (New Hampshire) avec Ariane quelques semaines auparavant, j’étais gonflé à bloc en arrivant sur place, la veille de la course.

Le plan était simple : Ariane, inscrite au 80 km, se lèverait bien avant moi dans la nuit. Je serais donc seul, dans ma bulle, pour me préparer tranquillement. J’aurais une bouteille d’eau sur moi, ma nourriture habituelle et du ravitaillement à profusion, la routine quoi! Après avoir fait un trajet plutôt long en autobus et entendu un discours d’usage, nous pouvons enfin nous enfoncer dans la forêt dense de la Mauricie après que le directeur de la course ait tracé une ligne au sol avec son talon.

LPG-6-MBlanches
LPG-3-Arrivée
LPG-1-bières

Quand tout va bien, la course sur sentier est une activité presque magique. Malheureusement, on ne sait jamais vraiment si le prochain entraînement ou la prochaine course se passera bien, si les jambes, l’énergie et la tête seront au rendez-vous, tous en même temps. Comme je ne sais jamais si la magie sera présente pour moi, j’aborde souvent le début d’une sortie de manière prudente. J’analyse ma foulée et mes sensations. J’attends, pour voir si le corps est dans une bonne journée. Puis, j’extrapole les données prélevées au cours des premières minutes pour savoir si je tiendrai bon dans les heures à venir. Il faut dire que je souffre toujours sur les départs parce que les trouve toujours trop tôt. Moi qui ne suis pas du tout matinal, j’ai besoin de temps pour me décoincer.

Si la journée est bonne et si la magie opère, le plaisir de courir peut être si intense que je baisse ma garde. Tranquillement, je n’analyse plus ma technique ni ma respiration et, sans m’en rendre compte, doucement, tout disparaît, plus rien n’existe. Je suis libre. Libre de réaliser mes propres performances en étant libéré du poids des attentes des autres. Ce moment arrive traîtreusement, sans crier gare, et quand je réalise ce qui se passe, la liberté est déjà bien installée en moi. Ce moment d’extase n’est pas toujours le bienvenu dans un ultra où tout est calculé.

Comme à mon habitude, mon départ est lent. La vitesse du groupe en tête m’aide à maintenir le rythme. Je trottine en les regardant prendre de l’avance et je me dis que je reverrai la plupart d’entre eux dans quelque temps. Loin des meneurs, je reste prudent et j’attends de voir comment mon corps réagit à la course.

J’augmente la cadence doucement. Mon corps se réchauffe et mes muscles se réveillent. Seul dans le bois, je trouve mon rythme sans penser à rien. La vitesse et la fluidité s’installent, et je me sens de mieux en mieux. Inconsciemment, je deviens « libre » à la moitié du parcours. La magie opère. Heureux dans les bois, je rattrape les coureurs à un rythme régulier. Par naïveté, j’oublie de m’hydrater et de m’alimenter avec rigueur.

Au 25e km, je rattrape un de mes amis et partenaire d’entraînement, Laurent. Parti trop vite, il souffre, trop tôt dans la course. En quelques foulées, je passe devant lui. Un dépassement plutôt inhabituel.

Cinq kilomètres plus loin, tout va pour le mieux pour moi. Rapide et léger, je vise la 5e place. Je sais que mon objectif de temps est facilement réalisable à cette étape de la course. Plutôt que de me concentrer sur ma course, je focalise mes énergies sur mon classement et sur le temps à réaliser. J’en oublie les principes de base d’une course de 50 km durant laquelle il fait très chaud.

L’avant-dernier ravitaillement, qui se trouve au 40e km, est une étape importante pour moi. Je sais que deux amis, Jean-François et Isabelle, m’y attendent et j’ai hâte de les voir. Je sens que je faiblis sans être capable d’en identifier la cause. Mais bon, je me dis que c’est normal après 40 km.

Fractionner le parcours en petites étapes est une technique efficace pour s’aider mentalement à franchir de longues distances. Ce morcèlement est crucial pour moi. La perspective de n’avoir plus que dix kilomètres à faire avant de revoir mes amis et m’aide grandement. Je m’accroche à cette idée depuis le 35e km. Avec seulement 10 km à faire encore, la course est pratiquement finie.

Oui, voir mes amis me fera du bien. Oui, il ne me reste plus que 10 km à parcourir, et pourtant ce ravitaillement me donne le coup de grâce. L’excitation au maximum, je quitte le « ravito » trop vite, sans boire suffisamment et sans vraiment manger. Accompagné par Jean-François pendant quelques mètres (le temps qu’il me lance tous les mots de motivation qui lui passent par la tête), j’épuise mes dernières réserves corporelles d’eau et de glucides.

Mon prochain objectif, c’est le ravitaillement du 46e km. Pour y arriver, une longue descente technique et une courte montée abrupte m’attendent. Rien de compliqué. Je rattraperai assurément un ou probablement deux coureurs en accélérant le pas.

La cassure survient au 44e km exactement. Une chaleur intense monte de l’intérieur et est accompagnée non pas d’une soif intense, mais d’une soif intarissable. Je bois la totalité de ma gourde en une gorgée, à la recherche de n’importe quelle source d’eau naturelle. Je suis incapable de courir, car la chaleur m’écrase, m’étourdit et me donne la nausée. À bout de souffle, même en marchant, je dois m’asseoir tous les 200 m. Je tente quand même des relances, mais il m’est impossible de faire trois enjambées de course de suite. J’ai le rythme cardiaque beaucoup trop élevé pour l’effort fourni. Lorsque je me rends compte que plus rien ne fonctionne, je m’arrête à la première rivière, m’y abreuve et m’y plonge pour me rafraîchir en regardant les coureurs passer les uns après les autres.

LPG-7-Course automne
LPG-2-ravitaillement

Je suis au bas d’une montée abrupte et le ravito du 46e km est au sommet. Prêt à repartir après dix minutes de baignade, j’amorce la montée. Mais cette montée est interminable. La chaleur est de retour et les nausées aussi. Je m’assois aux dix pas. J’arrive de peine et de misère au sommet. Les coureurs me prodiguent leurs encouragements accompagnés de regards de pitié.

Lorsque j’arrive au ravitaillement, le secouriste voit rapidement que ça ne va pas du tout. Je m‘assois sur une chaise à l’ombre, sous le regard inquiet des bénévoles qui boivent de la limonade et mangent des chips. Je suis plutôt heureux étant donné les circonstances. Je salue plusieurs amis, incapable de repartir pour quatre kilomètres de descente vers l’arrivée. Mon objectif ne sera pas atteint, mais cela n’a plus vraiment d’importance. Je me demande ce qui m’arrive. Il me faut trouver la force de terminer cette course.

C’est alors que Jean-François apparaît, escortant Laurent depuis le 40e km. Mon partenaire d’entraînement vivait une deuxième moitié de course difficile. En me voyant assis, des chips plein la bouche et complètement hors course, Jean-François décide d’aider le plus démuni des deux. Il me prend sous son aile et laisse Laurent poursuivre seul.

Encore faible, je marche en m’appuyant sur les arbres. Jean-François tourne autour de moi en me lançant le plus de niaiseries possible pour me changer les idées. D’abord, plus agressant que motivant, il devient néanmoins drôle à la longue. Est-ce que ce sont les quantités d’eau ingérée, la limonade ou les chips qui ont fini par me réhydrater après quelque temps? Est-ce que ce sont les gels, le sucre, les fruits qui m’ont redonné de la vigueur? Est-ce JF qui m’a motivé à nouveau? Quoi qu’il en soit, chacun de mes pas devient plus facile.

Je recommence à courir tranquillement, et de plus en plus vite par la suite, sous les encouragements plutôt intenses de mon ami. Je rejoins plusieurs coureurs qui m’avaient dépassé quelques minutes plus tôt. Dans les deux derniers kilomètres, je retrouve mon énergie. Je pousse même Jean-François, qui ne court plus assez vite pour moi.

Après avoir déployé une énergie que je ne pensais plus avoir, je franchis la ligne d’arrivée après six heures trente-six minutes de course. Je me classe en 13e position. Il ne me reste plus qu’à attendre ma douce, qui termine son 80 km.

Mes objectifs de début d’année n’ont pas tous été atteints, mais peu importe, le plaisir que j’ai eu cette année dépasse totalement mes attentes pour 2015. La saison d’automne est commencée et le boisé est plus beau qu’il ne l’a jamais été cette année.

*L’affûtage selon l’OQLF : « Réduction progressive de l’entraînement dans la période précédant une compétition dans le but de maximiser la performance. […] L’affûtage permet de réduire la fatigue physique et psychologique et de renforcer les acquis de l’entraînement. »
La Chute du Diable et la mienne
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Louis-Philippe Gagné

Pour Louis-Philippe, tout a débuté en 2010 alors qu’il participait à de courtes courses en montagne. Rapidement, il s’est découvert une passion pour ce sport et a rallongé les distances jusqu’à courir des ultramarathons. Aujourd’hui, il est constamment à la recherche de nouveaux défis. En plus de participer régulièrement à des ultramarathons en montagne et de tenter sa chance dans les plus belles courses du Québec, Louis-Philippe transmet sa passion pour le sport à ses enfants, qui pratiquent le soccer et le biathlon. La dynamique familiale est 100 % sport!