Il était une fois sur la Pacific Crest Trail

Autour de 2010, j’ai eu la piqûre du cyclotourisme. Je me disais à cette époque que j’aimerais parcourir le Canada à vélo, mais je pensais manquer d’expérience; une expérience nécessaire afin de garantir le succès d’un tel voyage. Comme le dit ma sage mère : « Life is an experience ». Depuis, chaque voyage que je fais est aussi un voyage intérieur et je n’ai cessé d’élever la hauteur de mes objectifs, d’y ajouter des buts si lointains qu’il me fallait quelques années pour les atteindre.

Dans deux ans, je serai sur la route d’Ushuaïa, une odyssée d’environ 20 000 kilomètres qui s’étalera sur un an et demi. Ce voyage sera l’accumulation de près de 10 ans d’aventures cyclotouristes et de thru-hiking. J’ai déjà hâte!

Alors, pourquoi marcher la Pacific Crest Trail? Ou plutôt, pourquoi pas? C’est une idée qui a émergé l’année dernière, bien loin du Northern Terminus de l’Appalachian Trail, à environ 1600 kilomètres du mont Katahdin, en Pennsylvanie plus exactement.

Par Walter Beauchamp alias Sensei

Extrait de mon journal, 16 miles à l’extérieur de Duncannon, en Pennsylvanie

Du Queen, du Frank Sinatra et du Bob Dylan crachent des haut-parleurs ; autour d’un feu crépitant, on est plusieurs à jaser de tout et de rien. Feather est adossé sur un arbre, silencieux avec un mystérieux sourire, Waldo et Gigglish dansent aux sons de la musique et moi, je m’occupe du feu. Un moment de pur bonheur. Je fais officiellement partie du Fellowship. Nous faisons nos premiers pas dans le tant célèbre “Rocksylvania” et pour l’instant ce n’est pas si pire, qu’en sera-t-il demain? 

Je prends aussi la décision de faire tout le nécessaire pour compléter un thru-hike de la Pacific Crest Trail l’année suivante. Par contre, mes projets de cyclisme prendront du retard. Aujourd’hui, en marchant, je me sentais si bien. Cette vie à arpenter la trail me rend si heureux que je désire plus que tout poursuivre l’aventure au-delà de Katahdin.

J’espère, chers lecteurs, que mon récit vous plaira.

Happy Trail, Sensei

Il était une fois sur la Pacific Crest Trail

11 h 30, c’est officiel : je suis sur la PCT. Un sentier qui me mènera jusqu’au Canada — dans quoi est-ce que je m’embarque encore? Je n’ai aucune idée précise de mes plans concernant l’endroit où je vais camper ou sur quoi que ce soit d’autre. Un seul objectif : me rendre au pays, en un morceau, autant que possible.

Il annonce fort heureusement un temps magnifique dans le sud de la Californie — tant mieux! Il y a plu anormalement beaucoup par ici dernièrement. Malgré tout, il peut être difficile de trouver de l’eau sur la PCT. J’espère bien que je n’aurai pas trop de difficulté à en trouver…

Sur l’AT, cela n’a vraiment pas été un problème et on prévoyait généralement nos journées de shelter à shelter, mais ici, c’est en fonction de la disponibilité de l’eau. Selon mes lectures, il se pourrait que je trimballe jusqu’à cinq litres et plus pour certaines sections.

À titre de précaution, je quitte Campo (village au terminus du sud de la PCT) avec 3,4 litres d’eau, soit environ 6 lb de plus sur mon dos. C’est assez lourd merci!

J’ai beaucoup entendu parler du sentier, on m’a dit que c’est assez facile, qu’il serpente gentiment, sans brusques élévations, et que le chemin se perd dans l’infini de l’horizon. Pour m’accompagner, de petites montagnes sans nom qui parfois me couvrent de leur ombre et me coupent du soleil ardent. Étonnamment, c’est assez frais et les quelques brises me donnent des frissons. C’est bon de se retrouver sur la trail.

Le soir, en écrivant ces lignes, j’arrive à peine à garder mes yeux ouverts et il est tout juste 20 h. Aujourd’hui, ce fut donc un 15 miles assez aisé, mais qui m’a lessivé. Il n’y a rien de mieux qu’une bonne marche pour se sentir en vie. Par contre, ce qui me hantait sur l’AT est de retour : les douleurs aux pieds. Je sens une pression au niveau de l’arche. J’ai bien hâte d’arriver au campement, c’est pratiquement insupportable. J’essaye un truc : je retire alors le support de plastique de mes fausses semelles. Voilà, c’est fait, la douleur est partie.

Hope for the best

Pain is what makes us truly alive

How far

How deep

Can we go?

And at what price?

Je fais la rencontre de Gazelle, une thru-hiker de l’AT de la classe de 2016. Elle a consacré toute l’année précédente à économiser pour vivre la hiker life. Génial! On jase de l’Appalachian Trail et je découvre rapidement que nous avons le même rythme. J’en suis ravi. Hike your hike, okay. Mais honnêtement, j’ai toujours trouvé plus plaisant de randonner avec quelqu’un d’autre.

Je garde une moyenne de 15 miles par jour afin laisser mon corps s’adapter. Mais seigneur! Quatre jours de nourriture et quatre litres d’eau en plus me font sentir comme une bête de somme! Mon corps est complètement meurtri, courbaturé. Même si enlever le plastique de mes fausses semelles a fait des merveilles, la douleur que je ressens aux chevilles est persistante. Le soleil tape toujours dur, ici, au sud de la Californie. Ces 15 miles sont donc bien longs malgré la bonne compagnie de Gazelle.

De toute façon, qu’est-ce qu’un thru-hike sans douleur?

It’s all about pain management.

Le paysage défile tranquillement. Les buissons nous arrivent aux hanches et on ne se prive pas de s’abreuver de la beauté hostile du paysage contrairement à ce qu’on fait avec notre précieuse eau. On s’arrête à un campement environ 16 miles plus loin. C’est notre quatrième journée sur la PCT. Pour l’instant, tout va bien pour moi.

On traverse une petite forêt de conifères et l’odeur nous frappe agréablement. Que c’est bon! Cette odeur est si enivrante! On se demande ce que tous ces pins font là. Peut-être est-ce l’altitude?

Plus tard, on s’arrête au mont Laguna où une taverne/café me permet de savourer un énorme sandwich au poulet et une bière hyper rafraîchissante.

Le café est situé à ¼ de mile de la trail et est spécialement ouvert aux thru-hikers hors saison. C’est un endroit parfait pour se reposer et pour manger. C’est chaleureux : tout est construit en bois rond et même près de l’âtre, il y a l’arbre autour duquel le bâtiment a été construit, 50 ans plus tôt. Cela aurait été une excellente place pour passer la soirée avec d’autres de mes compères, mais il est à peine midi. Bah! Il y aura d’autres moments. Et des moments, ce n’est pas ça qui manque entre le Mexique et le Canada.

Cinquième jour et je suis complétement ébloui par la beauté du paysage. Le sentier serpente infiniment sur une crête de montagne et on voit à plus 100 miles à la ronde. Le désert d’Anza-Borrego en avant-plan, ce vide gigantesque et en son centre cette immuable et aride montagne témoin de notre lente progression. Mes photos ne rendent malheureusement pas justice à ce spectacle. Déjà qu’il fait chaud en haut, on imagine forcément qu’en bas c’est une vraie fournaise. Le soleil ne nous lâche pas d’une semelle. Le dessus de mes mains commence à rôtir. Elles sont rouges comme des homards et sales de poussières accumulées.

Je commence à être à court de bouffe. J’ai planifié pour les 109 miles jusqu’à Warner Springs. J’ai pris en compte que mon corps n’a pas réalisé dans quoi il s’est embarqué et ne demande pas encore les 5000 calories journalières. Je vais donc tenter de rationner pour 6 jours — ça va être très juste. La motivation d’une méga pizza et d’un zéro à Warner Springs m’aideront sûrement à garder la ceinture serrée.

Je me souviens que l’année dernière à environ pareille date, Chef Boyardee et moi, on s’entassait dans un shelter avec quatre autres hikers à geler comme des popsicles pendant qu’un blizzard balayait la Caroline du Nord. Je suis à mille années-lumière de vivre la même expérience. Le désert, la chaleur, le vide… Wow.

À mon plus grand malheur, Gazelle risque de faire une pause à Julian, un village très sympathique pour les PCT thru-hikers et situé à environ 15 miles du camp d’où on se trouvait. Les muscles de sa jambe droite la torturent, malgré notre faible cadence.

On apprend ce matin qu’à Julian justement, il y a un endroit qui sert aux thru-hikers une pointe de tarte et de la crème glacée gratuitement. Le rêve! On en bave déjà.

Le dessus de mes mains est pratiquement rendu croustillant et l’intérieur de mes narines est asséché, croûteux et douloureux. Aussi sec et poussiéreux que l’environnement dans lequel j’avance. Mes lèvres sont craquelées comme du papyrus et étancher ma soif perpétuelle n’y change rien. Mon visage, malgré le chapeau, est coulant de sueur et tout de suite engommé de poussière et quelques spots de coups de soleil font leur apparition. Nous sommes presque rendus à Scissor Crossing.

Gazelle et moi faisons du pouce pour aller à Julian — 7 miles plus loin. Un vieux couple nous embarque. Les haut-parleurs du tacot crachent de la country : « Everybody dies famous in this small town… »

On roule ainsi dans ce milieu désertique pendant que Gazelle fait la conversation — l’accent de la grand-mère est à couper au couteau — j’y comprends presque rien. Au loin, par le verre fumé côté Gazelle, on aperçoit ce que nous avons parcouru ce matin et en ce début d’après-midi. Là, sur cette crête sous un soleil de plomb. Tout simplement magnifique.

L’appât de la bouffe gratuite nous attire chez Carmen un restaurant auquel une bière gratuite nous attend patiemment dans une glacière. Wow! Cette bière américaine habituellement sans goût est tout un délice! Et pour dessert, une tarte avec de la crème glacée, gratuites aussi, de l’autre côté de la rue. Super!

Je passe la nuit dans une communauté religieuse où une amie de la famille de Gazelle habite. Elle nous a ramassés juste après qu’on ait englouti nos parts de tarte. Arrivé au lodge, j’improvise une machine à laver avec un bac de recyclage et du savon à vaisselle.

Du même coup, nous prenons une douche afin d’être plus ou moins présentables pour notre deuxième souper. Quelle journée!

Je quitte Gazelle ce matin avec un pincement au cœur. Elle doit récupérer à cause de sa jambe et moi, la trail m’appelle.

C’est là que la magie de la trail fait son œuvre! J’entends crier : Sensei! Avec un fort accent québécois. Qui est-ce? Je lève mes yeux et c’est Myriam (aka Gigglish). C’est super bon de revoir un visage familier. Quelle boule d’énergie cette fille. On se raconte les dernières nouvelles : tout va bien pour elle, elle avale des 17 miles par jour — elle est motivée! J’écris ces lignes et elle danse aux sons de la musique latino qui sort des haut-parleurs de son cellulaire. Allez! Finie la pause!

Ce soir, on reste au même endroit à Warner Springs, petit village localisé sur une rue et une réserve amérindienne non loin de là. Assez pauvre, mais n’empêche que c’est un endroit hyper accueillant pour les thru-hikers. Au Community Center, il y a de la place pour camper pour 20 tentes, du wifi, des douches, une laverie, des toilettes et un endroit pour relaxer. Le cap des 100 miles est passé! Cela s’est mieux passé que je l’avais anticipé.

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Walter Beauchamp

Je suis né en 2011, à 21 ans, lors de mon premier voyage à vélo dans les Maritimes de Montréal à Halifax, en revenant par les États-Unis. Depuis, j’ai mené deux autres expéditions cyclotouristes, en 2013 de Anchorage à Edmonton puis de Thunder Bay à Montréal et, en 2015, d’Inuvik à Whitehorse. Malgré toutes ces aventures, il me manquait quelque chose, un plus grand défi. Éventuellement, j’ai lu quelque part la phrase « la mythique Appalachian Trail ». Il ne m’en fallait pas plus. En 2017, je me lance sur ce périple de 3524 km qui m’a obligé à me dépasser, à faire une introspection sans précédent, mais surtout, à voyager de la façon la plus simple et la plus humaine qu’il soit. Depuis sept ans, je me consacre au voyage et à la photographie. Qui sait où cela me mènera! Vancouver à Ushuaïa à vélo en 2020, c’est déjà en cours de préparation! La Continental Divide Trail, oui! La Great Himalayan Trail, pourquoi pas? La Te Araroa, oh là là! Trust in life, que je me dis, and everything will be fine.
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