Sur la route de l’Oregon

Par Walter Beauchamp, alias Senseï

Il n’y a pas d’adieux, seulement des « à bientôt », comme j’aime le dire. On se quitte à la jonction. Gazelle part vers le sud et moi, vers le nord. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule pour la voir disparaître derrière la courbe du sentier. Ces trois jours avec elle sont passés en un clin d’œil.

L’espace défile lentement, j’évolue aux rythmes de mes pas, lentement mais sûrement. Le temps et l’espace ne font qu’un.

Je suis au mile 1744,3 et il est 7 h. La Californie est derrière moi et le Canada est à moins de 1000 miles. Beaucoup de choses se sont passées, mais s’entrechoquent dans ma mémoire. « Avec le temps, tout s’en va » comme dit la chanson. La vie en sentier est répétitive, une routine parfois sans fin. Contrairement à celle de « famille-boulot-métro », la routine sur le sentier est méditative. Je n’écoute pas de musique en marchant, juste le son de mes pas et l’écho de mes pensées. L’introspection à son meilleur.

Lorsque Gazelle et moi nous sommes quittés, j’ai repris mon train-train quotidien: j’avale les miles. Je me permets par contre un petit détour pour visiter les fameuses Burney Falls, magnifiques chutes d’eau larges d’une vingtaine de mètres. Heureusement, à 6 h du matin, il n’y a pas un chat, aucun touriste, c’est la sainte paix. Quelques rapides photos et je suis sur mon départ. Je ne reste pas plus qu’il le faut. À quoi bon? Ensuite, ce fut un long tunnel de verdure. Interminable. Les miles défilent et filent. Tout comme avant, les NOBOS se font rares. Je croise des sections hikers mais ils ne m’arrivent pas à la cheville. Disons que j’ai plus de 1500 miles dans les cuisses…

La section du nord de la Californie, c’est comme un retour sur l’Appalachian Trail : un tunnel sans échappatoire. Il n’y a qu’une voie de sortie et elle est à 1150 miles droit devant.

Seiad Valley

C’est finalement à Seiad Valley que je rencontre ceux qui deviendront ma trail family pour les quelque 500 miles suivants. Mes pas croisent ceux de Tomb Raider (rencontré dans les High Sierra il y a des lustres) et de Coconut : on décide de partager la route. À Seiad Valley, on rencontre Coyote, Snake Eyes et T-bone qui traînent au camping à côté du resto-café.

Une fois la troupe réunie, on reprend la route ensemble vers 16 h pour un 10 miles de marche. La grande randonnée c’est plus que marcher, selon moi. C’est aussi une expérience profondément sociale et humaine. Enfin, je trouve des comparses avec qui réellement expérimenter le sentier. Marcher seul, c’est arriver au fond du baril et confronter intimement ses démons. J’y ai déjà goûté et à certains moments sur le sentier, ça a été une belle danse avec la solitude.

Le 11 juillet, je traverse enfin la frontière avec l’Oregon. Quel soulagement! La Californie s’étend sur près de 1700 miles et cela m’a paru interminable. On dit que l’Oregon est flat and easy. Bien hâte de voir ça! Pour l’instant, je partage la route avec ma trail family, que demander de mieux ?

Il y a toujours cette question qui vient me hanter de temps à autre : pourquoi est-ce que je fais ça?

Peut-être que depuis longtemps, je suis à la recherche d’une âme sœur. Ce rêve de voyager avec une compagne, de partager profondément des moments de bonheur ou de malheur, d’être là et présent. Gazelle m’a donné espoir que cela existe, mais notre histoire n’est qu’une histoire de trail.

L’Oregon passe à une vitesse folle. On s’arrête quelques jours à Ashland afin de se reposer et planifier notre stratégie concernant l’envoi de boîtes de nourriture plus loin sur le sentier. C’est une petite ville fantastique, tout est à proximité de l’auberge de jeunesse où on reste : laundromat, cinéma, café, épicerie. À chaque fois que l’occasion se présente, j’achète de la salade et je festoie de verdure, de légumes frais. La diète de thru-hiker commence sérieusement à m’énerver et la salade est une vraie bénédiction.

Crater Lake est un des joyaux de la trail. La PCT longe le cratère sur près de 5 miles, offrant une vue tout à fait spectaculaire sur l’immense bassin d’eau d’un bleu profond. La circonférence est presque parfaite. Après avoir marché en forêt depuis Ashland, ce paysage est un vrai régal. Il y a une quantité phénoménale de touristes, et ce, avec raison. Mais au moins, sur le sentier, nous sommes seuls. On dirait que le sentier s’améliore plus on avance vers le nord.

Three Sisters Wilderness

Dramatique changement de terrain. La région de Three Sisters Wilderness est sublime avec ses trois grands sommets (North, South et Broken Top) parsemés encore de neige ici et là sur le flanc de la montagne. Marcher sur de la terre battue est comme marcher sur des nuages à comparer aux 20 prochains miles : une section avec de la roche magmatique traîtresse, noire, glissante et avec le soleil qui nous plombe dessus sans vergogne. C’est une fournaise ici. Mais c’est aussi un plaisir de changer de décor et de constater le changement de contraste. De plus, on va profiter d’un petit jour de congé à Sisters chez une trail angel. Elle devrait justement nous prendre sur la route 242 très bientôt !

Cascade Lock

Je suis au mile 2147,1. L’autre côté de la Columbia River, c’est l’État de Washington. À environ 500 miles se trouve le Canada. Si proche! Je peux pratiquement voir le pays!

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Walter Beauchamp

Je suis né en 2011, à 21 ans, lors de mon premier voyage à vélo dans les Maritimes de Montréal à Halifax, en revenant par les États-Unis. Depuis, j’ai mené deux autres expéditions cyclotouristes, en 2013 de Anchorage à Edmonton puis de Thunder Bay à Montréal et, en 2015, d’Inuvik à Whitehorse. Malgré toutes ces aventures, il me manquait quelque chose, un plus grand défi. Éventuellement, j’ai lu quelque part la phrase « la mythique Appalachian Trail ». Il ne m’en fallait pas plus. En 2017, je me lance sur ce périple de 3524 km qui m’a obligé à me dépasser, à faire une introspection sans précédent, mais surtout, à voyager de la façon la plus simple et la plus humaine qu’il soit. Depuis sept ans, je me consacre au voyage et à la photographie. Qui sait où cela me mènera! Vancouver à Ushuaïa à vélo en 2020, c’est déjà en cours de préparation! La Continental Divide Trail, oui! La Great Himalayan Trail, pourquoi pas? La Te Araroa, oh là là! Trust in life, que je me dis, and everything will be fine.
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