La fin d’un chapitre sur la PCT

Par Walter Beauchamp, alias Sensei

Cascade Locks, 5 août 2018 (suite)

Je reste en ville avec Coyote, Snake Eyes et T-Bone pour une nuit au camping municipal. On soupe au restaurant Ale House, tout en dégustant une bonne bière offerte gratuitement par la maison aux thru-hikers. C’est toujours bon signe quand un village est hiker friendly. Le lendemain, on prend le bus de 10 h 20 pour Portland, où on loge dans un luxueux hôtel (c’était la seule option disponible cette fin de semaine) pour deux nuits afin de compléter toutes nos corvées habituelles. Étonnement, Portland n’est pas la capitale de l’Oregon (c’est Salem), mais c’est assurément la plus grande ville de l’État. En fait, Portland ressemble drôlement à Montréal.

Le jour J approche. On est reposés. Les boîtes de nourriture sont envoyées plus loin dans l’État de Washington. On est de retour à Cascade Locks. Il est environ 17 h. Sur le Bridge of the Gods, je quitte ma petite trail family : moment émouvant. On a eu beaucoup de plaisir. Ces moments resteront gravés dans ma mémoire. Par contre, depuis Burney, je n’ai pas cessé d’attendre le moment où Gazelle et moi allions nous retrouver pour traverser l’État de Washington.

Après quatre jours à Cascade Locks, je retourne à Portland afin d’accueillir Gazelle à l’aéroport. Quel bonheur! C’est sûrement l’un des moments mémorables de mon voyage. On quitte la ville pour Cascade Locks le lendemain, en après-midi. Portland est une belle métropole, mais j’en ai assez et j’ai vraiment hâte de bouger un peu.

Arrivés à Cascade Locks, on est sur le pied de guerre. On traverse l’iconique pont Bridge of the Gods qui enfourche la rivière Columbia. On est à Washington, le dernier État de cette aventure.

Les premiers jours sur la route sont d’une monotonie mortelle. J’avais pourtant entendu dire que la section de Washington était incroyablement belle, mais pour l’instant, elle est plutôt décevante.

Plus tard, on arrive dans la communauté de Trout Lake. Pour 25 $ par nuit, on a trois lits dans une chambre. Pas question de passer à côté de cette aubaine. Il n’y a pas grand-chose dans cette communauté, mais c’est un petit paradis pour thru-hikers. Les proprios du magasin général, où Gazelle et moi passons la nuit, sont hypersympas. Ils autorisent les hikers à planter leur tente sur le gazon, qui sert aussi de point de rassemblement pour tous les aventuriers. La bière, le cola et les rires font partie du charme de l’endroit.

Malheureusement, Gazelle a une petite toux depuis quelques jours. Son état empire, alors on décide de faire un zéro aujourd’hui, question de la laisser récupérer un peu. Disons que randonner 18 milles par jour et avoir une diète pitoyable n’aide pas à reprendre du mieux. On profite du zéro pour aller se réapprovisionner à White Pass, à environ 100 milles de Trout Lake. Afin d’économiser un peu de sous, on jette fréquemment des coups d’œil dans les hiker boxes sur les tables de pique-nique. Cette fois, c’est le gros lot! Du lyophilisé, des barres tendres, des Pop-Tarts, du déshydraté…  J’ai seulement besoin d’acheter quelques collations et un sac de chips au magasin général. Le lendemain, un bon samaritain nous ramène sur le sentier.

Depuis quelques jours, une épaisse couche de fumée obstrue l’horizon. Les feux de forêt font des ravages. C’est chose courante dans ce coin de pays. L’air est piquant et même le mont Adam, qui culmine à plus de 3650 mètres, a presque disparu au loin. Gazelle me confie que si je n’avais pas été là, elle aurait choisi de faire une autre section du sentier, tout simplement.

 

White Pass – Goat Wilderness – Fire closure border

J’ai beaucoup entendu parler de Goat Wilderness comme étant un des highlights de Washington, mais avec la fumée, je m’inquiète sérieusement quant à savoir si on va voir quelque chose dans cette section. Heureusement, et à notre plus grande surprise, ça s’avère être une journée parfaite : des montées tranquilles et des chutes d’eau qui coupent le sentier.

Un peu plus tard, notre dîner se prolonge interminablement sous un soleil tiède. On a une vue spectaculaire sur le mont Rainer, mais sa base, cachée par un banc de fumée, donne l’impression que cette énorme montagne flotte au loin.

De l’autre côté du col, je tombe littéralement sous le choc devant la beauté du paysage : c’est comme le Knife Edge sur le mont Katahdin, avec une touche de la crête Franconia dans le New Hampshire. Superbe.

Le lendemain, on arrive à White Pass, où une boîte de provisions nous attend à la station-service. Outre une station de ski, il n’y a rien à cet endroit. C’est pour cette raison qu’il était impératif de se faire envoyer de la nourriture. Sinon, on aurait été forcés de manger des sacs de chips pendant cinq jours.

L’endroit est bien adapté aux hikers : une douche est accessible à l’extérieur et un campement est situé à l’arrière. La cerise sur le sunday : le wifi est acceptable.

Soudainement, une agitation se fait sentir parmi les thru-hikers présents: l’inimaginable se produit. On apprend qu’un immense feu de forêt force la fermeture de la trail Rainy Pass jusqu’à la frontière du Canada. Quoi? Je n’arrive pas le croire! Je me réconforte en me disant que tout peut changer. Qu’on est encore à près de 300 milles de là. Je me croise les doigts! Parcourir 2580 milles pour finir sur une autoroute? Non merci! On continue notre route, et j’espère une grosse pluie.

Gazelle et moi, on parcourt environ 18 milles par jour, sans nous presser. On termine la journée vers 17 h-18 h, on soupe et on regarde un film (préalablement téléchargé) jusqu’autour de 21 h (bien passé le hiker midnight!). Et, la journée d’après, on recommence.

Le lendemain, Gazelle et moi, on traverse une magnifique section parsemée de plusieurs dizaines de lacs alpins, juste après Snoqualmie Pass. Ces derniers jours, la température a grandement changé. Je me souviens que le 1er juin, j’ai senti que l’été était très proche dans les Sierras. Maintenant, il fait assurément plus froid. Mes gros bas de laine, longtemps inutilisés, sont de retour en service, tout comme mes sous-vêtements longs Patagonia. Je dors avec tout ce que j’ai de plus chaud. La saison du dodo en bobettes a été de courte durée; à peine un mois.

Aussi, il a commencé à pleuvoir. Généralement, Washington est réputé pour ses longues journées de pluie, mais seulement à partir de septembre. Cette petite pluie est tout de même la bienvenue. J’espère qu’elle améliorera les choses dans le nord.

 

Steven Pass – Skykomish

Le plan est simple : on fait du pouce jusqu’à Skykomish, à 13 milles de Steven Pass, on mange en ville, on récupère nos boîtes de provisions et on passe la nuit chez les Dinsmore – des trail angels réputés pour leur générosité, si on se fie aux nombreux commentaires sur l’application Guthook. Le lendemain, on reprend la route. On estime qu’on arrivera à la frontière autour du 5 ou du 6 septembre. Moins de 200 milles avant d’atteindre le Canada!

Gazelle parvient à convaincre un chauffeur de nous emmener à Skykomish. Génial! En jasant avec notre bon samaritain, Brian, on apprend qu’il est le chef cuisinier de deux restaurants raffinés à Leavenworth. Contre toute attente, il nous invite à un événement Farm-to-table (dont le but est de faire découvrir les produits locaux) où il est chef cuisinier. Wow! C’est alléchant comme invitation. On hésite un peu: on n’a pas, de toute évidence, les vêtements nécessaires pour assister à un tel événement. Finalement, on accepte tout de même son invitation. On ne peut certainement pas passer à côté d’une telle occasion!

Plus tard, on loge chez les Dinsmore, un endroit où douche, laveuse et lits sont disponibles « gratuitement ». On partage ce miniparadis avec quatre autres hikers allemands. Depuis près de 15 ans, les Dinsmore offrent de leur temps afin d’aider les hikers. Ils sont vraiment généreux! Une fois reposés, on fait du pouce jusqu’à Leavenworth, située à environ 30 milles de là, de l’autre côté de Steven Pass.

 

Leavenworth

On passe voir Brian au restaurant Yodler, où il nous paie un excellent dîner. Ensuite, on part visiter Leavenworth. Toute la ville est axée sur le thème de la région de la Bavière, des façades des commerces jusqu’aux écriteaux de la station-service. À la bibliothèque municipale, on apprend que la trail après Rainy Pass est finalement rouverte! YES! À moi, le Canada!

Le grand moment est arrivé. On est à l’événement Farm-to-table. Les gens sont habillés comme s’ils allaient à un mariage. Le vin coule à flots et les hors-d’œuvre sont succulents. Ce n’est que le début. On fait rapidement une tournée de la ferme qui accueille l’événement et ensuite, les plats, aussi bons les uns que les autres, se succèdent. Le rôti de porc est tout simplement divin. On s’entend pour dire que c’est le meilleur repas de tout notre voyage. On jase de notre périple avec tous les intéressés. Une personne assise en face de nous nous invite même à manger dans son restaurant en ville, le lendemain. Quelle merveilleuse soirée! Les gens sont d’une rare bonté, pense-t-on.

 

Quelques jours plus tard

À cause du feu, la PCT est fermée sur environ 20 milles, jusqu’à la route pour Stehekin. Par contre, il existe un moyen d’arriver à nos fins si on se rallonge d’environ 4 milles. De là, on peut aller récupérer notre dernière boîte de provisions au bureau de poste du village.

Le Glacier National Park est tout simplement sublime, mais il est constitué de plusieurs descentes longues et abruptes. Les montagnes environnantes sont encore légèrement saupoudrées de neige. On pousse notre machine un peu et, à 19 h 30, on trouve un campement quelque part sur le sentier, au fond de la vallée. On calcule qu’on a probablement parcouru 26 milles dans la journée. On est lessivés.

Le lendemain matin, on arrive au village de Holden, c’est charmant. Il y a étrangement beaucoup de monde et une bonne vingtaine de thru-hikers. Ils ne semblent pas être pressés de partir. Bizarre. Tout en explorant l’endroit, je discute avec un Québécois (parler français me manque cruellement) qui me révèle qu’il attend le bus de 10 h 15 pour ensuite prendre le traversier jusqu’à Stehekin. À peine a-t-il terminé sa phrase que je suis partant pour prendre ce raccourci. À 10 h 20, on part dans un bus scolaire jaune et bondé. Puis, après 45 minutes de bateau sur l’énorme lac Chelan, on débarque à Stehekin, le dernier village avant le Canada. Il est seulement 12 h 30. Incroyable. On vient d’éviter 10 milles de détour dans une fumée épouvantable, et on est à seulement 80 milles de la frontière. God damn. Moins de 6 jours avant la fin de ce chapitre… c’est irréel.

Mes pensées se tournent vers les mois à venir. Je pense aux défis que je devrai relever. Je crois que c’est l’idée d’être sédentaire qui me fait le plus peur. L’idée de rester sur place pendant deux ans, sans voyager, d’aller vivre en appartement, de me promouvoir en tant que photographe. Tout ça me donne le vertige!

On traverse l’autoroute 20, plus communément appelée Rainy Pass. On aurait été forcé de terminer là si la météo n’avait pas calmé les feux. En effet, la petite pluie des derniers jours a considérablement réduit la taille de la zone fermée. Par conséquent, à Hart Pass, quelque 30 milles plus loin, on pourra contourner la zone en question en toute sécurité. Merci! Merci! Merci! Ça aurait été pénible de finir ce voyage de 2650 milles sur l’autoroute 20, au milieu de nulle part.

 

8 septembre, 16 h 17

À la courbe du sentier, mon cœur bondit légèrement même si j’étais prêt pour ce moment depuis bien longtemps. J’aperçois le monument 78 entre les arbres. Quelques mètres plus loin, mes jambes fléchissent. Je m’approche un peu plus. Mes genoux plient, mon front s’appuie sur le bois.

Je dis merci et je m’abstiens de prendre la photo officielle au sommet de la stèle. Par respect, je crois, et surtout pour rester humble. Ne faire plus qu’un avec l’expérience, les joies, les peines, la solitude, les quelques moments de fraternité de ces fabuleux mois passés sur la trail. Je pense aussi au désert, à mes 400 premiers milles avec Gazelle, à la High Sierra, qui est sans conteste la section la plus épique de la PCT, à Crater Lake, à Three Sister Wilderness, au Mt Hood en Oregon, à Goat Wilderness, au Glacier National Park et aux 500 derniers milles avec Gazelle dans l’État de Washington. Je suis à la fois fier et immensément heureux de l’exploit que je viens d’accomplir, mais le futur est d’autant plus effrayant. La vie est comme un thru-hike avec ses hauts et ses bas. Et quand j’y pense, je vois qu’on n’a pas trop le choix : soit qu’on avance, soit qu’on reste sur place, soit qu’on recule. Il y a qu’une seule option valable pour moi.

Étrangement, pendant tout le temps passé au monument, je reste zen. Pas d’explosion de joie. Gazelle et moi restons une bonne demi-heure là, à profiter du moment présent, à être ensemble, à partager ce bonheur. À quelques mètres de là, je rentre enfin au pays. Dans mon esprit, je me questionne silencieusement: Is it really good to be home? Why this feeling is so strangely bittersweet?

Sensei out

La fin d’un chapitre sur la PCT
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Walter Beauchamp

Je suis né en 2011, à 21 ans, lors de mon premier voyage à vélo dans les Maritimes de Montréal à Halifax, en revenant par les États-Unis. Depuis, j’ai mené deux autres expéditions cyclotouristes, en 2013 de Anchorage à Edmonton puis de Thunder Bay à Montréal et, en 2015, d’Inuvik à Whitehorse. Malgré toutes ces aventures, il me manquait quelque chose, un plus grand défi. Éventuellement, j’ai lu quelque part la phrase « la mythique Appalachian Trail ». Il ne m’en fallait pas plus. En 2017, je me lance sur ce périple de 3524 km qui m’a obligé à me dépasser, à faire une introspection sans précédent, mais surtout, à voyager de la façon la plus simple et la plus humaine qu’il soit. Depuis sept ans, je me consacre au voyage et à la photographie. Qui sait où cela me mènera! Vancouver à Ushuaïa à vélo en 2020, c’est déjà en cours de préparation! La Continental Divide Trail, oui! La Great Himalayan Trail, pourquoi pas? La Te Araroa, oh là là! Trust in life, que je me dis, and everything will be fine.
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