La Appalachian Trail au féminin

Par Danielle Vibien

Seule, engagée, déterminée

Le sentier me fascinera et me façonnera pendant six mois

Dans ma vie, j’ai besoin d’inspiration.

Devant 65 personnes, le 27 février dernier, j’ai tenu à livrer mon message d’autonomie en longue rando, en personne, dans un petit auditorium à l’éclairage tamisé de l’est de la ville de Montréal, à Pointe-Aux-Trembles. Merci à ceux qui étaient présents et qui ont choisi de se déplacer malgré la distance. C’était ma première conférence à vie. La dernière fois que j’ai parlé en public, c’était au spectacle de fin d’année en secondaire 5. J’avais 17 ans. Le soir du 27 février 2018, je n’avais pas le trac. Je me suis sentie à ma place. Ce que je souhaitais, c’était de transmettre ma passion, donner le goût, de démarrer mon aventure.

« FIGURE IT OUT AND MAKE IT WORK »

Tout mon projet Appalachian Trail, les étapes que j’ai franchies, les obstacles que j’ai contournés, les négociations que j’ai entreprises, les partenariats que j’ai créés, les casse-têtes que j’ai résolus pour me rendre à la ligne de départ reposent sur cette mission. Et elle continuera de l’être en sentier. C’est ce que j’ai partagé durant ma conférence.

« Tu es inspirante quand tu parles, Danielle, le sais-tu? » Quand je livre un message, je ne suis pas assise à le recevoir, alors, non, je ne sais pas. Ce que je sais c’est que je partage mes convictions avec authenticité et les oreilles prêtes à capter mes mots entendent. C’est une question de cheminement. La perception de l’extérieur est toujours reliée à son propre chemin.

Mes recherches sur Internet m’ont menée à ce livre : Grandma Gatewood’s Walk. Je n’aime pas beaucoup lire. Je l’ai tout de même acheté chez Indigo. Je vais faire un effort pour m’en imprégner. C’est pour moi inspirant de parcourir la biographie de cette femme hors du commun, plus grande que nature.

En 1955, Emma Gatewood, originaire de l’Ohio, a été la première femme à parcourir la AT en solo et à le rapporter. Elle avait 67 ans. Elle avait avec elle une paire de Converse (elle en aura utilisé six au total), une couverture militaire, un rideau de douche en guise d’imperméable et d’abri, un sac à bandoulière en denim, un parapluie et son dentier. Elle a dormi une bonne partie de ses nuits chez l’habitant, sur son balcon ou dans son cabanon. Elle a refait le parcours cinq ans plus tard, à l’âge de 72 ans et une troisième fois, en 1963 à l’âge de 75 ans. Grandma Gatewood (son surnom) a été mariée 34 ans à un mari abusif qui la battait. Il lui a fait perdre ses dents avec des coups de poing à la mâchoire. Elle a divorcé en 1940. Ils ont eu 11 enfants, 24 petits-enfants, 30 arrière-petits-enfants et un arrière-arrière -petit-enfant. Emma Gatewood est morte à l’âge de 85 ans. Elle est devenue le symbole de la résilience américaine. C’est pour lui rendre hommage que je vais faire l’effort de lire. J’espère pour elle qu’elle a trouvé une forme de paix en sentier.

Dans ma vie, j’ai besoin d’inspiration.

Dans mon scrapbook de projet AT, j’ai réuni 3 articles parus dans la revue Espaces que Mylène Paquette a écrits, un sur la peur, un sur la persévérance et un sur la motivation. Je vous conseille de mettre la main dessus. Mylène Paquette choisit les bons mots. Elle nourrit l’âme. Je les ai lus plusieurs fois pour bien réfléchir sur ces trois concepts et leur donner un sens à travers mon propre projet.

Les gens me demandent :

« Tu n’as pas peur de partir seule? »

« Mon courage dépasse ma peur. J’ai plutôt peur d’avoir besoin des autres, de compter sur eux et d’être abandonnée. C’est peut-être pour ça que je prône l’autonomie ».

« Est-ce que tu entrevois la possibilité de ne pas persévérer jusqu’au bout? »

« Le bout de quoi? Du sentier lui-même? Si je ne me rends pas, est-ce à dire que j’aurai échoué? »

Les anglophones disent : « The journey IS the destination. » Je suis engagée à vivre chaque journée en sentier en intimité avec moi-même. Mon moteur sera mon dialogue intérieur. Ce moteur ne peut pas tomber en panne. Alors je ne vois pas comment je pourrai échouer. Je vais cheminer. Je ne m’abandonnerai pas.

« Qu’est-ce qui te motive? »

« Le temps est un facteur clé. Je reporte ce projet depuis 15 ans. Ma vie n’est pas éternelle. Ma santé non plus. Je réalise que le compteur tourne. Je ne veux pas vivre avec le regret. Le meilleur moment, c’est maintenant. Le sentier me démange. Il m’appelle depuis longtemps. Je dois y aller pour voir… »

Mylène Paquette a, elle aussi, eu besoin d’aller voir : Traversée de l’Atlantique Nord à la rame, en solo, 5000 kilomètres, en 129 jours de Halifax à l’île d’Ouessant en France. À ma grande surprise, j’ai appris en lisant un de ses articles qu’elle avait peur… de l’eau. En fait, pas tellement d’être sur l’eau que de descendre dans l’eau, ce qu’elle a dû faire au quotidien pour entretenir la coque de son bateau. J’imagine ce que ça demande que de confronter sa peur tous les jours. Elle raconte l’empreinte, voire le trauma, laissé par la série des films JAWS…

Et moi mes requins, je leur fais face comment?

Je vous présente ma bête. Elle est à l’intérieur de moi. Elle est mon alliée.

Taz

Je vous partage ma perception. Face au danger, j’ai trois choix :

  1. Confronter, me battre ;
  2. Décamper, prendre mes jambes à mon coup, me sauver ;
  3. Figer sur place, paralyser et être à la merci.

À l’âge de 20 ans, j’ai décidé de faire le tour de la Gaspésie en solo sur le pouce. Tout s’est bien passé jusqu’au jour 6. Il était 6 h du matin. J’avais un traversier à prendre de la rive nord vers Rivière-du-Loup et je ne voulais pas le rater. Le bras tendu pendant 1 h 30, le pouce sorti — j’en ai eu des crampes —, j’ai accepté de monter dans la seule voiture qui a bien voulu s’arrêter ce matin-là. Le chauffeur n’était pas jasant. J’avais ma carte sur les genoux. On filait sur la 138 en direction de Saint-Siméon. Tout à coup, il a pris un virage à gauche dans un rang sans maison, sans nom, sans raison. « Pourquoi as-tu tourné ici? » Pas de réponse. « J’ai un traversier à prendre, je suis attendue, arrête ton char, je veux débarquer. » Plus on avançait sur ce rang, plus mon cœur se serrait. La peur s’est emparée de moi. J’ai monté le ton : « arrête ton char ou je nous tue tous les deux! Je ne tiens pas à vivre. » Euh, j’ai pris ça où? Je ne sais pas. J’appellerais ça mon instinct de survie qui a embarqué. Je me suis dit : « je vais me battre pour ma vie jusqu’au bout ». Et là les amis : j’ai laissé ma bête gérer. Je suis SORTIE DE MES GONDS. J’ai pris le volant et j’ai donné un coup dessus. Il a mis les freins en me traitant de folle et pendant que je poussais la portière, il a mis ses mains sur mes seins. J’ai réussi à me dégager. Mon sac à dos qui était entre mes jambes est resté coincé. J’ai réussi à le dégager. Je l’ai traité de tous les noms. J’étais littéralement enragée. Je me suis fait peur moi-même. J’étais seule au monde. Par chance, je l’ai surpris et découragé de poursuivre son élan. Je me disais : « combien d’années de thérapie ça va prendre pour me remettre de ça s’il a le dernier mot? Je ne serai pas sa victime. »

Mon histoire s’arrête là. Je me trouve chanceuse sans plus. Il aurait pu être armé ou décider d’en finir avec moi.

Je me tiens pour toutes les femmes qui ont peut-être un jour été reluquées malgré elles, intimidées, harcelées, attaquées, qui n’ont rien demandé et qui craignent de partir seules à l’aventure ou qui ne se le permettrait jamais.

Je demeure prudente, aux aguets, quand je voyage seule.

Personne ne va m’empêcher de vivre ma vie et de réaliser mes rêves. Si je pars seule, c’est que je porte en moi la conviction que je peux relâcher la bête qui somnole en moi. Elle est dormante depuis 34 ans. Elle se pointera si je suis en détresse. Je le sais.

Je pars certaine que je me lierais d’amitié avec les Thru-Hikers, hommes et femmes qui illumineront mon parcours. Ils me partageront leur expérience du sentier qui sera différente de la mienne, bien que le tracé soit le même pour tous.

Pour vous mettre l’eau à la bouche, voici une photo du ridge de Lafayette au New Hampshire dans la région de Franconia à une époque où il était encore possible de s’y retrouver seul. J’ai hâte de traverser les Whites!

J’ai besoin d’inspiration.

De tous les témoignages que j’ai reçus depuis ma déclaration de projet en février 2017, je vous partage celui qui me va droit au cœur. Il me vient de ma grande sœur Anne. Nous avons deux ans de différence. Anne est médecin. Elle voue sa vie à ses patients. Ils sont chanceux de l’avoir.

Anne a toujours su ce qu’elle voulait faire de sa vie. J’ai longtemps été jalouse, moi qui n’avais aucun repère, aucune envie, aucune idée dans quelle direction aller. En rando, le sentier balisé m’a toujours sécurisé. « C’est par où? Ben c’est par là. » Le sentier m’a permis une pause de mon éternel questionnement : « qu’est-ce que je vais faire de ma vie? C’est quoi mon prochain move? » De là, la possibilité pour moi de partir seule en sentier. Je m’y sens chez moi.

Alors, ma sœur Anne, qui a tous les talents à mes yeux, elle qui a dessiné les ventricules d’un cœur ouvert pour mon cours de bio en secondaire 4 et qui peint comme Gaugin à mes yeux… eh bien, Anne m’a remis cette carte le soir de ma conférence. Elle a rajouté la pancarte AT en bas à gauche à la main.

Je vous partage son message :

Chère Danielle, que de chemin déjà parcouru sur la AT. Tu l’as rêvé 1000 fois. Tu l’as étudié, planifié, souhaité de tout ton cœur! Ta drive est inspirante. Qui aurait dit, il y a deux ans que tu partirais soutenue par ton employeur, ta communauté et tes commanditaires et suivie sur ton blogue! Mes meilleures pensées t’accompagneront. Pour moi, tu as déjà réussi! Je t’aime et je t’admire, ta grande sœur qui est super fière.Anne XX

 « Tu as réussi… », a-t-elle écrit. Même si je n’atteins pas la pancarte en haut de Katahdin, j’aurai réussi à démontrer ceci : je m’appartiens réellement quand je me tiens debout, seule, avec mes convictions, et que je choisis d’avancer face à l’inconnu.

Ce cinquième blogue met fin au partage de mon scrapbook AT, tome 1 : Jusqu’à la ligne de départ.

Je vous invite à me suivre en sentier, là je n’ai encore rien écrit, je vais vous partager mes aventures aussi souvent que possible. Ce sera plus court, mais plus régulièrement. Telle est la culture de l’iPhone.

Le temps du rêve est terminé, la réalité sera plus belle que le rêve, elle sera authentique et vraie. Je suis prête.

Le projet de Danielle serait impossible sans le soutien des compagnies suivantes :

Sans oublier ses autres commanditaires : IcebreakerTherm-A-Rest, Katadyn, GSI, Asolo, Keen, Darn Tough, Counter AssaultNational Geographic, Fruit2, GU, PROBARClif Bar, Uka Protéine, Enerchia, PowerBar et Savonnerie des Diligences.

 

La Appalachian Trail au féminin
5 votes
The following two tabs change content below.
Author Image

Danielle Vibien

Danielle Vibien est acheteuse camping et voyage chez La Cordée depuis maintenant 13 ans. Passionnée de plein air et de randonnée, elle fait partie de pas moins de sept clubs sportifs axés sur l’aventure en montagne, en vélo et en ski. Pas surprenant alors que l'Appalachian Trail soit sur sa bucket list depuis un bon moment. À partir de la fin du mois de mars 2018, Danielle fera les premiers pas qui lui permettront d’accomplir l’un de ses rêves les plus chers: parcourir la AT du sud au nord. Avec le concours de son équipe de travail et des différents fournisseurs avec qui elle travaille quotidiennement, c’est seule, mais bien entourée qu’elle part réaliser ce défi. Faites comme nous et suivez-la dans son aventure!
Author Image

Derniers articles de Danielle Vibien (Tous les articles)

Partager ce billet de blogue